kabylieaucoeur

kabylieaucoeur

Le combat algérien

http://static.blog4ever.com/2015/02/795987/ligne-bordeau-.jpg

 

Dans ce magnifique poème, « Le combat Algérien », écrit en juin 1958 à Paris, Jean El-Mouhouv  Amrouche crie à l’humiliation

et à l’injustice faites aux Algériens, dénonce les ravages de la France coloniale et revendique une Algérie libre et indépendante.

 

 

À l'homme le plus pauvre

à celui qui va demi-nu sous le soleil dans le vent

la pluie ou la neige

à celui qui, depuis sa naissance, n'a jamais eu le ventre plein

On ne peut cependant ôter ni son nom

ni la chanson de sa langue natale

ni ses souvenirs ni ses rêves.

On ne peut l'arracher à sa patrie ni lui arracher sa patrie.

 

Pauvre, affamé, nu , il est riche malgré tout de son nom

d'une patrie terrestre son domaine

et d'un trésor de fables et d'images que la langue

des aïeux porte en son flux comme un fleuve porte la vie.

 

Aux Algériens on a tout pris

la patrie avec le nom

le langage avec les divines sentences de sagesse

qui règlent la marche de l'homme

depuis le berceau jusqu'à la tombe

la terre avec les blés, les sources avec les jardins,

le pain de bouche et le pain de l'âme, l'honneur,

la grâce de vivre comme enfant de Dieu frère des hommes

sous le soleil dans le vent la pluie et la neige.

 

On a jeté les Algériens hors de toute patrie humaine

on les a fait orphelins

on les a faits prisonniers d'un présent sans mémoire

et sans avenir

les exilant parmi leurs tombes de la terre des ancêtres,

de leur histoire, de leur langage et de la liberté.

 

Ainsi réduits à merci

courbés dans la cendre

sous le gant du maître colonial

il semblait à ce dernier que son dessein allait s'accomplir,

que l'Algérien avait oublié son nom son langage

et l'antique souche humaine qui reverdissait

libre sous le soleil dans le vent, la pluie et la neige en lui.

 

Mais on peut affamer les corps

on peut battre les volontés

mater la fierté la plus dure sur l'enclume du mépris

on ne peut assécher les sources profondes

où l'âme orpheline par mille radicelles invisibles

suce le lait de la liberté.

 

On avait prononcé les plus hautes paroles de fraternité

on avait fait les plus saintes promesses.

Algériens, disait-on, à défaut d'une patrie naturelle perdue

voici la patrie la plus belle 

la France

chevelue de forêts profondes hérissée de cheminées d'usine,

lourde de gloire de travaux et de villes de sanctuaires

toute dorée de moissons immenses

ondulant au vent de l'Histoire comme la mer

 

Algériens, disait-on, acceptez le plus royal des dons

ce langage

le plus doux , le plus limpide et le plus juste vêtement

de l'esprit.

Mais on leur a pris la patrie de leurs pères

on ne les a pas reçus à la table de la France.

 

Longue fut l'épreuve du mensonge et de la promesse

non tenue

d'une espérance inassouvie

longue, amère

trempée dans les sueurs de l'attente déçue

dans l'enfer de la parole trahie

dans le sang des révoltes écrasées

comme vendanges d'hommes.

 

Alors vint une grande saison de l'histoire

portant dans ses flancs une cargaison d'enfants indomptés

qui parlèrent un nouveau langage

et le tonnerre d'une fureur sacrée :

 

on ne nous trahira plus

on ne nous mentira plus

on ne nous fera pas prendre des vessies peintes

de bleu de blanc et de rouge

pour les lanternes de la liberté

 

nous voulons habiter notre nom

vivre ou mourir sur notre terre mère

 

nous ne voulons pas d'une patrie-marâtre

et des riches reliefs de ses festins.

 

Nous voulons la patrie de nos pères

la langue de nos pères

la mélodie de nos songes et de nos chants

sur nos berceaux et sur nos tombes

 

Nous ne voulons plus errer en exil

dans le présent sans mémoire et sans avenir

 

Ici et maintenant

nous voulons

libérer à jamais sous le soleil dans le vent

la pluie ou la neige

notre patrie : l'Algérie.

 

Jean Amrouche,  poèmes algériens,

 repris dans Espoir et Parole, poèmes algériens recueillis par Denise Barrat,  Editions Seghers.

 

Jean Amrouche 

 



11/02/2016
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 62 autres membres